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Kind Of Groove. Concert Media Music – D’Jazz Kabaret à l’Atheneum (Dijon), jeudi 4 février.

Parmi les formations soutenues par le Centre régional du jazz en 2016, la reformation anniversaire (1995-2015) de Kind Of Groove, qui jouait sur ses terres dijonnaises le 4 février 2016, avant de filer au Cabaret l'Escale de Migennes (89) le lendemain.
Lucas le Texier, dont on peut retrouver tous les comptes rendus de concerts sur le blog The Jazz Thing, était de la fête à l'Atheneum. Récit.

 

Personnel : Marc Lapostol basse piccolo / Cédric Ricard saxe ténor, flûte / Lucas Gerbet claviers / Jean-Marc Perruchini basse électrique / Ludovic Jobert batterie / Sidivocal-rap / Fabien Lelarge saxes / Clément Amirault trombone

 

 

Pour le concert de Kind Of Groove, groupe dijonnais alliant le funk, la soul et le jazz, je suis à la 1ère place, bien en face de la scène… Juste devant une enceinte. Autant dire que j’en ai pris plein la tronche.


Piano, batterie et basse commencent sur un gros riff, coloré légèrement par la section rythmique (qui n’aura aucun de mal à se faire entendre pendant le concert !). Le piano improvise et pousse à son apogée l’énergie. Les vents en réclament, poussent et font durer leurs notes. Là-dessus, le trombone se démarque de ses confrères, qui abaissent leur instrument pour lui laisser la place : il entonne un riff très lourd, très au fond du temps (par rapport à la pulsation, on va jouer légèrement en retard, d’où une sensation de « décalage »), repris par la suite avec ses confrères.

 

Silence (« break »).

 

Puis coup de caisse claire, et improvisation du ténor. Les gens hochent la tête en signe d’approbation. Ricard hurle dans son saxophone… Un solo qui fait vite monter la tension. Les vents repartent sur le riff. Toujours avec la frappe lourde de la batterie, et la ligne bien grasse de la basse.

 

Puis, le chanteur-rappeur s’avance, avec des onomatopées rythmiques : énergiquement, Sidivocal appelle les instruments à se joindre à lui. La batterie : boum. La basse : le slap (le fait de tirer les cordes, pour produire un son percussif). La 2e basse : l’originalité de Kind Of Groove (KOG), c’est d’avoir remplacé la fonction rythmique de la guitare par une deuxième basse jouée dans les aigus, bourrée d’effet.
La section des vents rentrent. Puis le flow du rappeur se mêle à l’ambiance funky du groupe. Le batteur ouvre et ferme sa charley pour produire un son plus disco : l’alto s’avance, et, dans la même veine que le ténor, sort un solo explosif et rythmique à souhait. Il le faut ceci dit : derrière, la section rythmique se donne à cœur joie de faire monter le volume.
Nouveau break, nouveau flow du rappeur qui s’emmêle entre deux interventions des vents. Il répète ses onomatopées rythmiques qu’il fait ralentir, jusqu’à l’épuisement de leur essence sonore.

 

« Woooooooooh », « Ouaiiiiiiiiiis » : les réactions quand le bassiste entame une nouvelle ligne de basse. Un classique : on commence dans le registre grave pour poser les fondations (propres à cet instrument), puis on va faire une petite phrase dans les aigus pour rajouter une fraîcheur et une tension au groove.
Le tempo se divise par deux (plus précisement, on le pense deux fois moins vite), ce qui donne un effet de lourdeur : le « groove ».  — Je parle de groove : qu’est-ce pour moi, me direz-vous… Indéfinissable universellement, mais le groove est du ressenti. La tête qui bouge, les pieds qui battent en rythme, les mains qui tapotent, le léger pic de plaisir. Un groove, c’est un ressenti personnel. Cependant, ce qui « groove » provient généralement d’une très bonne rythmique basse/batterie : les fondations donc, des sonorités chaudes et rondes sur lesquelles les solistes peuvent d’appuyer pour effectuer leur chorus. —
Le thème des vents est plus accidenté : des mises en place en communion avec la batterie. Sorte d’hommage à Pass The Peas des JB’s.
La basse est laissée seule, et sur son groove se greffe les premières phrases du solo du ténor. Très bluesy et très fourni en notes.
Sidivocal reprend la main sur le ténor, lance son solo de notes à lui : « C’est pour le son Kind Of Groove ». Les vents se joignent à lui. Puis la section rythmique les laisse seuls avec le rappeur. Il chuchote tandis que les 3 autres susurrent leur riff… Avant qu’un bel effet du Moog (un synthétiseur popularisé dans les années 70 dans le psychédélisme en autres) les relance dans l’énergie du départ. Retour sur le thème sinueux du début.

 

On passe à une autre ambiance. Plus calme, plus doux, les percussions se joignent à une atmosphère que l’on pourrait qualifier d’orientale. Un chant, lourd, et grave.
« Y’a pas d’ami, y’a que des contrats : chacun soutient son soi- disant pote pour en tirer je-ne-sais-quoi ». Le chant est dual : langue française, langue arabe. Langue arabe, langue française. Le jeu style « marche » sur la caisse claire du batteur participe à cette ambiance plus lourde. Le jeu des vents est complètement différent : sur un fond orangé, ils viennent colorer subtilement les paroles conscientes du rappeur.
Puis un groove plus gras intervient à la basse, en symbiose avec le riff de la deuxième basse plein d’effets. Le rappeur renchérit, et la flûte de Ricard se joint à l’atmosphère d’ailleurs qui se dégage de la scène. Un solo poussé à son paroxysme sonore.
L’atmosphère musical se désagrège dans ce qu’il semble faire office de prophétie entonnée par le rappeur.

 

On enchaîne avec un passage digne de Fred Wesley, l’ex-tromboniste de chez James Brown : sur un groove brut basse/batterie, Amirault au trombone lance comme son collègue rappeur, son flow musical. Le baryton et le ténor viennent soutenir son solo en le rejoignant sur la fin.
L’ambiance se détend ; tout est plus espacé, tout est plus doux : le pianiste au Rhodes (piano électrique de la marque Fender) improvise en laissant s’évaporer les accords. Ce court répit laisse vite place de nouveau à un thème très musclé chez la section rythmique : le batteur soutient le tout en jouant de la grosse caisse sur les mises en place alambiquées de la section.

« Je vous invite à bouger […]. Ambiance boîte de nuit-là, non ?  » .

Un bon son disco émane de la formation. Je ne peux que conseiller au lecteur d’écouter des formations de jazz-funk des années 70, ils y seront autant que j’y suis moi ici. La basse 2 a prévu un effet wah-wah pour faire office de guitare rythmique le plus fidèlement possible.
Le pianiste joue de ses effets sur ses synthés pour retrouver au mieux le son des seventies. S’en suit un solo d’alto très bluesy, très fourni, sur la ligne disco de la basse : le public semble aux anges.

Retour à quelque chose de plus calme : le chant prend un côté plus gainsbourien dans la manière de phraser. La section rythmique est plus flottante : groove, mais plus hypnotique, avec beaucoup de couleurs donnés par le pianiste. Il offre un très joli solo dans cette ambiance plus chaloupée.
Je trouve que le chant plus cool et l’arrangement du thème des vents se marient très bien. Au côté dur et lourd du groove, on substitue un phrasé plus bancale et plus doux qui vient, au contraire de répondre au chanteur, s’associer à lui. Participer à l’atmosphère plus que contraster et donner du rythme.

 

Ricard à droit à son solo sans accompagnateur. Sans rien. Je jette un coup d’oeil à la salle : pas un bruit. Les regards sont posés sur le saxophoniste ténor : dans la pénombre, une seul lumière blanche, légère, dressé sur lui. J’entend un « Yeaaaah ». Le solo explore tout l’instrument… Il part du milieu du registre sonore pour aller chercher dans les suraigus, puis vient s’écraser dans les graves. Il repart ensuite chercher partout : quelque chose d’impossible à capter.
Les 2 autres vents se joignent à lui. Le micro du rappeur résonne : « Une sorte… ». Sax. « Kind of… ». Sax. « Une sorte de… ». Sax. « GROOVE ! ». Explosion.
Le flow du rappeur va très vite sur ce titre : quelques bruissements du trombone se manifeste tandis que le rappeur s’écarte de la scène. Un solo bluesy qui monte progressivement en intensité. Le tromboniste chauffe la salle. Tous les vents reprennent le thème. Dans les breaks, les solistes en profitent pour faire leur intervention.
Le baryton est laissé seul, et en profite pour soloter lui aussi. De façon plus lourde quel le ténor. Bref, il reprend le thème avec ses compagnons de pupitre.

 

Une nouvelle fois, le rappeur enjoint les spectateurs assis à se lever pour aller danser. Deux jeunes femmes s’y décident (certains sont courageux !). Retour à une ligne de slap à la basse : le thème des vents est moins lourd, mais toujours aussi fourni. Cette fois-ci, c’est Ricard qui s’élance. Le solo et l’ambiance trouvent quelques inspirations dans le free : on crie, on hurle, et cela que ce soit au baryton, au ténor. On reprend le thème deux fois plus vite (et ça allait déjà vite au départ…).

 

« Pour celle-ci… On a dit que ce serait une mission… Une mission qu’on dit impossible ».

 

Le rappeur veut jouer avec la foule : en communion avec la batterie qui le marque à la caisse claire, il faut répondre « Bam-Bam ». Bien sûr, il y a une prochaine mission : « celle de venir danser ici ».  Quelques personnes se lèvent et vont rejoindre le rappeur et les musiciens sur scène.
D’un coup, le riff de basse est doublé aux synthétiseurs, avec des effets très crades : ça chauffe chez la section rythmique sur un solo de la basse à effets. Les vents ressortent, bien entendu, le thème de Mission Impossible réarrangé pour l’ambiance.

 

Le concert se finit dans la bonne ambiance que dispense sans compter KOG : le clarinettiste basse du groupe précédent est invité sur un morceau. Puis, sur un Pass The Peas (que j’évoquais précédemment), la section des vents de ce même groupe vient clore en communion avec Kog, le concert très funky de l’Atheneum.

 

Il est toujours agréable de pouvoir assister à des groupes comme KOG, car ils démontrent un mariage réussi du jazz et du rap (même si la chose se fait depuis de nombreuses années, on peut avoir tendance à ne pas voir les possibles rejetons de ces deux styles). De longs arrangements percutants sur des groove basse/batterie lourds : hochements de tête garantis tout autant que de taper la pulsation avec chaque partie du corps qui ne peut de toute façon pas rester immobile.